Presentation


Situé à Bruxelles, Alpha-Signes propose des cours de français écrit et de calcul en langue des signes, pour des adultes sourds (+ 18 ans.) L’équipe pédagogique est mixte: les cours se donnent conjointement avec un formateur sourd et un formateur entendant.

Durant l’année 1995, le Collectif ALPHA, après avoir été contacté par une organisation de jeunesse pour sourds, le CREE, décide d’étudier la mise en place de cours pour adultes sourds. Les besoins sont en effet énormes: plus de 80% des adultes sourds sont illettrés, c’est-à-dire incapables de lire en le comprenant un texte simple de la vie quotidienne, renforçant ainsi la difficulté d’intégration sociale et professionnelle dans le monde qui les entoure. Ce pourcentage est d’autant plus impressionnant lorsqu’on sait que la plupart des adultes sourds ont été longtemps scolarisés.

Malheureusement, les options pédagogiques prônées à l’école excluent le recours à la langue des signes (LS) et basent tout l’apprentissage sur l’oralité. Arrivés à l’âge adulte, la plupart des sourds ne maîtrisent ni la langue des signes qui leur est accessible mais ne leur est pas enseignée, ni le français oral qui leur est enseigné mais ne leur est que très partiellement accessible. Ne maîtrisant aucune langue complexe, les sourds ne peuvent avoir évidemment que des compétences très rudimentaires en français écrit.

Le projet de cours que le Collectif Alpha décide de mettre sur pied dès 1996 comporte un aspect expérimental très important car il rompt radicalement avec les pratiques scolaires enmettant la LS au coeur des apprentissages, clé pour une réelle acquisition de l’écrit. Seul projet d’alphabétisation pour adultes sourds en Communauté Française mais aussi seul projet d’enseignement du français avec la langue des signes, il est suivi dès le début par un comité d’accompagnement regroupant les principales associations de sourds et de parents d’enfants
sourds de la Communauté.

Le projet de départ repose sur une hypothèse de travail en trois axes: l’axe “français créatif” (compréhension, communication, expression écrite sur base de textes porteurs de sens pour des adultes sourds), l’axe “étude comparée LS-français” (observation, découverte et analyse des différences de construction et de logique entre les deux langues, l’axe “langue des signes” (connaissance plus approfondie de la LS et réflexion sur sa grammaire, ses structures).

Ce dispositif ne se conçoit qu’avec la présence conjointe de deux formateurs, un entendant et un sourd, ce qui n’est pas la moindre des innovations. Sur base de ces principes de départ ont eu lieu deux expérimentations en 96, d’avril à juin et de septembre à décembre. Cette double expérimentation a fait l’objet d’un rapport d’évaluation
fin 96. Sur base de cette expérimentation, une offre de cours plus conséquente a été mise sur pied durant toute l’année 97, avec élargissement de l’équipe pédagogique et notamment engagement d’une formatrice sourde à trois-quarts temps. L’action et la recherche pédagogique menée en 1997 ont également fait l’objet d’un rapport d’évaluation.

CE QUE NOUS DISIONS FIN 1997…

Durant ces deux années, le projet « Alpha Signes » a permis de mettre en place les bases d’une expérience de pédagogie bilingue en langue des signes destinée à l’apprentissage du français écrit et lu et à l’amélioration de sa maîtrise par des personnes sourdes. Par le recours systématique à la langue des signes comme langue de communication et d’apprentissage, nous avons pu relever les points marquants d’une démarche consistant à
mettre en relation systématique une langue écrite sans dimension orale (le français) et une langue « parlée » mais sans dimension écrite (la langue des signes). Consistant à axer le processus d’apprentissage du français sur les compétences linguistiques, cognitives et communicatives de l’apprenant sourd, l’approche s’apparente à celle de l’enseignement du français comme deuxième langue. Ceci est particulièrement nouveau dans le domaine de la
surdité, où l’apprentissage du français a été considéré, jusqu’à présent, comme étant du même
ordre que l’enseignement pour les entendants. Dès lors que le français est abordé comme deuxième langue, toute une série d’aptitudes en langue des signes – qui sont souvent aussi des préalables – interviennent comme facteurs de
succès :

· la compréhension en profondeur d’un message : pour beaucoup de participants le travail d’un texte en langue des signes est une « révélation » ;
· la capacité de prise de recul et l’analyse de ce qui est dit : le recours à la vidéo et à la transcription des signes permet une « mise à plat » des structures et des significations, points de départ de discussions critiques ;
· la création d’hypothèses sur ce que le message ne dit pas : ce travail, généralement nouveau pour les participants, leur permet de se constituer une série de stratégies de lecture et d’écriture ;
· la prise en compte du point de vue de l’autre, l’expression de son avis propre et le travail général sur la communication et les émotions permettent de déverrouiller de vieux réflexes générateurs de malentendus ;
· la prise de conscience des multiples fonctions du langage : qu’il s’agisse de l’imaginaire, de la poésie, du jeu avec les mots, ou de la découverte des différents registres, le langage ne se limite pas à la fonction de communication.

La découverte et l’encouragement de ces diverses compétences linguistiques, cognitives et communicatives en langue des signes suppose, d’une part la mise en place d’une pédagogie active, largement inspirée des modèles d’auto-socio-construction pratiqués par le Collectif Alpha, et d’autre part la présence d’une co-animatrice sourde comme garantie linguistique et culturelle de la langue des signes, mais aussi comme «passeuse » entre les deux mondes. Les perspectives qui se dégagent à l’issue de ces deux années sont principalement de trois ordres.

Tout d’abord il s’agira de poursuivre et de consolider notre expérience d’alphabétisation pour adultes sourds, et , à partir de la demande des participants sourds, qui porte sur l’amélioration du français écrit et lu mais qui est également plus globale, nous serons amenés à continuer à développer une série de pistes visant une meilleure insertion sociale et professionnelle : suivi social pour les plus démunis, travail sur l’identité et l’assertivité, notamment par les techniques théâtrales, collaboration avec les services de recherche d’emploi.

Ensuite il y a également un autre axe qui s’est dégagé de ces 2 années de pratique: qu’il s’agisse de professeurs de langue des signes ou de formateurs en pédagogie bilingue, l’avenir professionnel de nombreux jeunes sourds passera par la formation de formateurs. Notre souci est d’encourager dès à présent les participants qui en ont le désir à se former en matière de pédagogie active et d’analyse comparée français – langue des signes.

Enfin, nous souhaitons analyser les retombées que la pédagogie bilingue mise en œuvre dans le présent projet peut avoir dans l’enseignement pour sourds. Bien qu’il s’agisse dans le cadre de notre projet d’un public d’adultes, nous faisons l’hypothèse qu’un certain nombre de compétences abordées dans notre recherche peuvent être stimulées dès les premiers apprentissages scolaires.

La formation de formateurs sourds dans ce domaine jouera, ici encore, un rôle déterminant et permettra de donner leur chance à un nombre plus élevé de sourds dans notre pays.

L’ANNEE 1998, POURSUITE DU PROJET DANS UN NOUVEAU CADRE

L’année 1998 est la première année d’existence d’« Alpha-Signes » en tant qu’ASBL autonome.

Le 8 septembre 1997, à l’occasion de la journée internationale de l’alphabétisation, l’ASBL « Alpha-Signes » est crée afin de continuer et de développer le travail mené par le Collectif Alpha depuis 2 ans.

L’objet social de l’ASBL est défini comme suit:
« L’association a pour objet la lutte contre l’analphabétisme des personnes sourdes, principalement des adultes sourds, dans une optique d’éducation bilingue, français/langue des signes, et dans une perspective émancipatrice et démocratique telle que définie dans le décret sur l’Education Permanente du 8 avril 1976.

Elle met en oeuvre tous les moyens qu’elle juge utiles pour réaliser son objet, et notamment :
– le recours à la langue des signes;
– l’organisation, pour son compte ou à la demande de toute personne, groupe ou association, de formations pour analphabètes sourds (langue des signes, français écrit, calcul, préformation professionnelle, etc.);
– le recrutement et la formation de formateurs pour ces formations;
– l’élaboration, l’édition et la diffusion de matériel pédagogique;
– le service de documentation et d’informations.

Elle peut poser tous les actes se rapportant directement ou indirectement à son objet. Elle peut notamment établir toute collaboration et coordination avec des institutions ou des particuliers et participer à toute initiative à but similaire.»

En janvier 1998 l’ASBL «Alpha-Signes » engage ses premiers travailleurs, grâce au soutien de la Région Bruxelloise, du Fonds Social Européen (projet Horizon) et de l’Education Permanente. L’ASBL « Alpha-Signes » peut ainsi se structurer afin de maintenir et développer l’action initiée en tant que «projet Alpha-Signes » du Collectif Alpha.
L’équipe d’ « Alpha-Signes » ASBL compte actuellement deux formatrices à temps plein, un formateur mi-temps et un coordina teur temps plein.

LES FONDEMENTS DE LA PEDAGOGIE BILINGUE…

Le projet est parti de la constatation qu’une proportion élevée d’adultes sourds et malentendants belges présente de grosses difficultés en français écrit. Pour renouveler la façon de poser le problème tant en termes théoriques que d’un point de vue pédagogique, nous avons tenu à croiser deux approches :
· la prise en compte de la langue des signes et des compétences des membres de la Communauté des Sourds;
· la philosophie et la méthodologie spécifiques aux approches d’alphabétisation pour adultes entendants telles qu’elles sont pratiquées depuis plus de vingt ans au Collectif Alpha.

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Plus précisément, comme nous l’avons vu dans la description des activités, l’idée de départ était de mettre sur pied une pédagogie de type bilingue où la comparaison entre la langue des signes et le français jouerait un rôle prépondérant. L’approche contrastive permet en effet de construire, à partir des compétences en langue des signes de l’apprenant, une comparaison des structures de sa propre langue avec celles de la langue-cible, à savoir le
français écrit. Dans cette optique, les productions de la personne sourde en français sont envisagées selon leur logique de construction, notamment à l’éclairage d’une influence possible des structures signées sur les structures françaises. Il ne s’agit plus de mesurer l’écart entre une erreur et une forme correcte, mais bien de rechercher avec l’apprenant quelle stratégie il a mise en place pour arriver au résultat. Dans cette perspective, la peur de l’échec est désamorcée et cède la place au droit à l’erreur, au tâtonnement, à la recherche collective de
solutions.

Le rôle de la langue des signes est ainsi à situer sur un double plan :
· elle sert de langue de communication, c’est-à-dire que tous les échanges au sein du groupe se font en langue des signes. Les participants qui sont capables d’oraliser sont invités à s’exprimer en langue des signes afin que tout le groupe puisse participer à l’échange. La langue des signes comme langue de communication, cela signifie aussi que toutes les explications, commentaires et réflexions se font dans cette langue, y compris lorsqu’il s’agit de discuter de telle ou telle structure française. Il va de soi que les formatrices maîtrisent toutes deux la langue des signes, ce qui est un changement radical par rapport à ce qui se pratique dans l’enseignement traditionnel pour sourds.
· la langue des signes joue également un rôle majeur en tant que “ compétence-levier ” : comme tous les apprentissages se font d’abord à son niveau, qu’il s’agisse de notions, de vocabulaire ou de structures syntaxiques, il est ensuite possible de construire des passerelles vers le français, de souligner les différences et les similitudes. Ceci implique que la langue des signes devienne objet d’étude, objet de discussion et soit analysée finement. C’est de cette façon que ses structures peuvent être mises en évidence et que
l’apprenant peut construire une démarche qui fasse sens pour lui. C’est aussi la possibilité de la prise de conscience du statut de langue de la langue des signes.

…SERVIE PAR UNE PEDAGOGIE D’AUTO-SOCIO-CONSTRUCTION

Inspirés par la philosophie du Collectif Alpha, nous avons souhaité mettre en place une méthodologie qui repose sur le postulat suivant. Toute démarche d’apprentissage, donc également celle du français écrit et lu ne peut être qu’auto-socio-constructive : dans ce cas, les compétences globales de l’apprenant, sa motivation pour un projet qui fait sens pour lui, la contribution du groupe à la construction collective du savoir sont autant de facteurs déterminants. On ne retient bien que ce qu’on a d’abord vécu et expérimenté dans une ambiance chaleureuse. Le formateur n’a dès lors pas pour rôle de transmettre des explications, mais de suciter une démarche qui part de l’apprenant lui-même, éventuellement enrichie par les contributions des autres apprenants. Le point de départ, c’est la motivation du participant. A partir de là, le formateur a pour rôle de proposer une série d’outils qui permettent à l’apprenant d’accroître son savoir-faire. Plutôt que de suivre un programme préétabli, l’apprenant et le formateur, avec la complicité du groupe, vont progressivement élaborer un réseau d’activités, parfois nouvelles, parfois routinières, qui font le va et vient entre la demande de chacun et l’élargissement progressif de ses compétences.

Le plaisir d’apprendre est un facteur particulièrement important: la place laissée au jeu et au rire dans ce projet a contribué à créer une ambiance chaleureuse qui est si caractéristique des groupes d’alphabétisation d’adultes du Collectif et qui a été particulièrement appréciée par les participants sourds. En conclusion, on peut donc dire que les objectifs spécifiques du travail ont été
construits à partir des éléments suivants :
· le projet d’Alpha-Signes dont les finalités sont l’amélioration par la langue des signes de la capacité de communication écrite afin de favoriser l’insertion sociale et professionnelle.
· la demande de chaque participant. Au cours de l’inscription en début de cycle, nous avons invité chaque participant à formuler les raisons pour lesquelles il venait aux formations. Les évaluations de fin de cycle ont également permis aux apprenants de préciser dans quel sens ils souhaitaient poursuivre leur apprentissage.
· les observations accumulées par l’expérience des chercheurs / formateurs de l’équipe dans le domaine de l’enseignement pour sourds, qu’il s’agisse de l’enseignement spécialisé, de l’intégration en enseignement ordinaire ou du suivi pédagogique après la classe. Ces données sur les difficultés d’apprentissage des élèves sourds, mais aussi sur leurs compétences, se sont enrichies d’informations récoltées à l’étranger, notamment en matière de pédagogie bilingue.
· l’évolution au fil des séances. Un certain nombre d’objectifs ont été redéfinis en cours de route, soit parce que le groupe les avait atteints avant même d’entamer la formation, soit, à l’inverse, parce qu’un objectif devait être fragmenté en une série de sous-objectifs.